De quoi l'élément de langage est-il le nom?

Elément de langage, quel drôle de nom. Je l'ai découvert pour la première fois lors d'un concours administratif, lors que, parmi l'analyse à fournir au préfet, il fallait le pourvoir de ces fameux éléments de langage. Qui sont en principe les quelques mots qui soutiennent l'argumentation, la rendent simple, compréhensible, et donc expriment le meiux la pensée qui veut s'affirmer.

L'idée étant que le placement à bon escient d'un mot-clé, parlant pour votre interlocuteur, lui fait entendre l'ensemble de votre pensée sans qu'il soit obligé d'analyser le reste de la phrase.
C'est d'ailleurs un excellent truc à conserver pour un grand oral de concours administratif , une question sur un sujet, un mot-clé judicieusement placé. "comment gérer un service?" -> réunion de service. "mener une réforme difficile?" -> faire preuve de pédagogie. "dialogue avec les agents?" -> être à l'écoute (mais un peu d'assertivité quand même, faut pas mollir non plus...)
Ça ressemble beaucoup au loto-bingo en réunion, mais lorsque fait sans rire, c'est payant. Le genre de compromis ou sans être vendu, on se sent un peu acheté quand même.

Dans les faits, ce que révèle l'usage de ces codes et clés n'est rien d'autre qu'une connivence, qui permet ensuite la co-optation entre gens, sinon du même monde, du moins qui n'admettent pas trop de différences.
Ni de dissidence non plus.

Dans une France ou la conscience de caste est aussi aiguë que l'existence de ces castes est farouchement niée, le langage commun est autant qu'ailleurs le premier détecteur d'appartenance au même monde.
Et c'est la que ça devient un peu dérangeant.
Lorsque toute une clique partisane, pardon, lorsqu'un aéropage de même appartenance, décline à l'envie les même mots-clés dans toutes les matinales du jour, ça dénote deux choses:
-Tout d'abord la conviction que répété suffisamment de fois, leur élément finira par devenir vérité. Ce qui n'est pas faux, même si pas forcément vérité, ça fera partie du paysage et deviendra un élément du décor. (Mais après tout, que l'élément passe du langage au décor, quoi de plus normal en ce théâtre?)
-Ensuite l'affichage d'une communauté d'expression entre le disant et le journaliste. Le mot-clé est compris par les présents, et les éditorialistes sauront ensuite reprendre la chose d'un air entendu. Qu'importe si cela fleure le mépris pour les classes inférieures qui n'ont pas l'heur de partager ce niveau d'intellect.

Exemple très récent, pour ce qui est du fort mécontentement exprimé à foison envers l'exécutif suite à la réforme des retraites et la façon dont elle a été passée, l'explication retenue a été que "cette crise, elle est multi-factorielle". Sous entendu, ya plein de raisons, on énumère même au passage le climat, l'inflation, ... mais surtout, ça laisse entendre que la tête de l'exécutif n'est pas la cause, il n'est que le révélateur.
Tout aussi révélateur a été la reprise de cet élément de langage par une bonne part des commentateurs. Ils ont certes souligné que soulever une multitude de sujets était une tentative de tourner la page. Mais ils ont aussi repris cette idée de multiples défis, et lui ont en quelque sorte accordé une viabilité, qui est exactement ce dont a besoin l'exécutif, prêt paraît-il à se lancer dans une multitude de "petits débats".

Donc, finalement, l'élément de langage, c'est juste le moyen d'imposer son analyse par la répétition et l'amplification par des tiers?
Ça se pourrait.
Mais alors, comment répondre à ces manipulations langagières?

Pour ceux qui le sentent, en utilisant d'autres éléments de langage.
Arrogant, méprisant, hors-sol, je-sais-tout, prêcheur ex-cathedra, président des riches... c'est pas les idées qui manquent, apparemment.

Ou alors sans paroles.
Exprimé simplement, les mains sur les oreilles, le baillon, ou la casserole, semblent être des myens privilégiés pour celà.

Sinon, c'est pas 1984, on peut éteindre la télé.

Et comme il n'y a plus besoin de s'y autoriser par une attestation personnelle, aller se ballader.

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